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« A l’ombre de votre regard » : les récits photographiques

Article Web de l'IFAG - Campus de Nantes

Article rédigé à l’occasion de ma participation aux interviews sur les passions des étudiants de mon école d’études supérieure.​ Merci à Coralie Vigneron et au Campus de Nantes pour ce joli portrait de mon parcours scolaire et photographique !

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Forum des arts 2017 article

Forum des Arts : Noémie s'y expose en corps

Article Saint Malo Magazine

 

 

 

 

 

Article rédigé à l’occasion de ma participation au Forum des Art 2017 paru dans Saint Malo Magazine d’Avril 2017.

 

 

 

J’y ai exposé la série de récits photographiques « A l’ombre de votre regard » sur le rapport au corps.

 

 

 

Merci à la rédaction, ainsi qu’à M. Pons et M. Belmont !

Vidéo de l'évènement

Exposition

Forum des arts 2017 expo

Forum des Arts de St Malo 2017

Exposition d' "A l'ombre de votre regard" à la chapelle St Sauveur

Retour en vidéo & en images

A l'ombre de votre regard

Emma

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

Emma, 
27 ans

Enfant, on m’appelait la sauterelle… Un surnom plutôt affectueux, de la part de ma maîtresse d’école, de mes parents, des adultes de manière générale. Je l’aimais bien, ce surnom, car je trouvais que j’avais de grandes et belles jambes.

J’ai eu une puberté tardive.

Au collège, on disait que j’étais anorexique. Ce n’était pas une question et ce n’était pas bienveillant : « Ne te plains pas, toi t’as de la chance, t’es anorexique. » Je mangeais beaucoup et je n’avais pas besoin de me surveiller. À l’époque, ce n’était pas un problème à mes yeux, c’était pour moi un atout. Mais j’ai développé une tendance à grignoter sans raison, que ce soit l’ennui ou l’angoisse. Aujourd’hui, je dois prendre sur moi pour ne pas me jeter sur la bouffe. Mais le problème n’était pas là. J’ai toujours trouvé violent de me dire que puisque mon corps correspondait à l’idée du corps idéal que mes amies avaient, je n’avais pas le droit de m’en plaindre. Pourtant je ne savais pas ce qu’elles recherchaient. Ma mère, bienveillante, me disait que l’anorexie, c’était une maladie mentale, pas une morphologie. Alors il fallait toujours expliquer. Je n’étais pas anorexique, pas maigre mais mince. J’ai eu des amies anorexiques. Je ne comprenais pas toute l’ampleur de leur maladie. Par la suite, j’ai fait des études de psychologie et j’ai étudié les troubles du comportement alimentaire. On m’a confirmé que je n’avais aucun problème et révélé mon impuissance face à ces pathologies que je n’arrivais pas à traiter. A force de l’entendre dire, je me trouvais trop maigre. J’ai une espèce de manie bizarre,  cyclique : dès que je vois une fille de mon âge « accessible » dans la rue ou dans un film, je me compare physiquement à elle. Je scrute son corps. Je le faisais parfois remarquer à mes amies, même si je me retenais la plupart du temps. Je ne voyais jamais de fille sans poitrine avec des bras maigres ou des cheveux bouclés… Ah, années 2000, la mode des cheveux lisses et plats, je vous hais tellement. Lorsque que je retrouvais des caractéristiques physiques semblables aux miennes, ça devenait une sorte de victoire personnelle. Je me suis beaucoup identifiée à Hermione dans Harry Potter, qui m’a aidée lorsque j’avais douze ou treize ans. En troisième, ma chevelure a été l’objet de délicieux quolibets. J’ai passé un an à les attacher à grands renforts de barrettes et d’élastiques, alors que je trouvais que ça me donnait l’air d’un garçon. Toutes les filles de mon âge commençaient à avoir de la poitrine, des hanches, des formes, elles devenaient des femmes, et je restais une fille. Je détestais ce corps pré-pubère. Je savais que c’était un corps d’enfant car personne ne me croyait jamais quand je donnais mon âge. Ça m’arrive encore aujourd’hui. Je ne supportais pas de me voir nue dans un miroir. Je fuyais mon corps. J’avais l’impression d’être restée bloquée à l’école primaire, de ne pas être prise au sérieux et de ne pas être désirable. J’avais besoin de plaire, de manière un peu énervante parfois : je séduis, je manipule. Parfois je me dis que c’est une sorte de revanche pour cette jeune femme que j’étais.

À 14 ans et demi j’ai eu mes règles, mais toujours pas de formes. Ma mère n’était pas inquiète, elle savait que ça viendrait plus tard. J’ai appris que mon beau-père, psychiatre et ancien généraliste, avait quant à lui d’avantages d’inquiétudes. Au lycée, les garçons m’appelaient planche à pain, les filles disaient que je n’étais pas assez féminine. Je m’habillais tout en noir, pour me cacher. J’exagérais mes traits de caractères, considérés comme immatures, en créant un masque. Je pense que c’était une façon de m’approprier l’image de moi que mes pairs me renvoyaient: folle, hystérique, chochotte et susceptible.

J’ai toujours beaucoup aimé m’habiller avec des tenues considérées comme masculines mais en même temps, j’aime aussi beaucoup les jupes, les robes et les chaussures à talon. J’ai longtemps eu l’impression que je devais choisir. J’ai longtemps eu l’impression que les gens de mon âge, me considéraient ni comme une fille ni comme un garçon : j’étais asexuée. Depuis environ quatre ans, je me sens plus apaisée : je peux porter absolument ce que je veux, mettre la chemise de mon mec sur un short en dentelle avec des talons. Ca ne remet pas en question mon identité de genre. Les autres n’ont plus leur mot à dire.

À 16 ans, mon corps me semblait difforme, énorme en bas et maigre en haut.  Ça ne me semblait pas harmonieux. Récemment, un de mes amis m’a avoué avoir craqué sur moi : « J’aime bien les filles comme toi, plus larges en bas ». C’était sans doute un compliment à ses yeux mais moi ça m’a vexée. Ça m’a rappelé mes complexes d’adolescente.

À 20 ans, une amie m’a proposé de poser comme modèle. Son projet me correspondait assez bien, tout comme tous les projets qu’elle m’a proposé ensuite. C’était à la fois excentrique et sombre. « Ce shooting, c’est toi ». Pour la première fois de ma vie, je me suis trouvée jolie, même si ce n’était pas le but. Je n’étais pas demandeuse, je ne me trouvais pas légitime. Mais je trouvais gratifiant de voir ce corps rejeté fixé pour toujours comme beau, ne serait-ce que le temps d’une photo. D’autres projets plus intimes ont suivi, avec beaucoup de retours positifs. C’est le regard des photographes qui m’ont plu. « Je voudrais te prendre de dos parce que tu as un beau dos, une belle chute de rein. » Je n’y avais jamais pensé. Après tout, qui regarde son dos ?

J’étais passionnée par le tatouage, ça me fascinait. Le milieu punk me transcendait, d’un point de vue social, musical, identitaire et idéologique. J’ai fait mon premier tatouage, pour dire à mon corps que je commençais à l’aimer, que je n’accordais plus de crédit à ce que les autres pensaient de lui. C’est comme si j’ai une première peau, un premier corps, celui dans lequel je suis née. J’ai le sentiment que plus je le tatoue, plus il m’appartient. C’est comme si mon corps, sans défense face aux des regards du monde était désormais non pas protégé, mais armé. Je me l’étais réapproprié en l’encrant, en marquant dessus des symboles protecteurs, historiques ou personnels, pour les défendre de leurs regards. Une diversion en somme. C’est sans doute naïf, mais en me regardant, les gens voient d’abord mes tatouages, ça les intrigue, les questionne et en un sens, peut-être que ça les empêche de juger mon corps. Je me camoufle sous l’encre de ma peau. La grande majorité des gens complimentent mes tatouages. Ils n’ont pourtant jamais été eu vocation à être vus. Ma mère a beaucoup de mal avec mes modifications corporelles et le prend assez mal après chaque nouveau tatouage. Je redoute un peu plus chaque fois ses réactions. Dans le milieu professionnel, je préfère ne pas les montrer pour ne pas me fermer de portes avant d’avoir signé un contrat. Malgré tout, ils sont mon choix et je les assume plus, malgré les critiques, que mon corps. Avec les tatouages, mon corps change tout en restant le même. C’est le packaging qui change, pas la nana en dessous !

J’ai fait mon premier tatouage après avoir vu le film Kaboom qui porte assez bien son nom puisqu’il a provoqué une sorte d’implosion dans ma tête. Il m’a fait prendre conscience de ma sexualité. Alors que je ne m’étais jamais considérée comme hétérosexuelle, à ma sortie du cinéma je savais que j’étais bisexuelle. Le personnage principal a un tatouage sur le poignet, Saturne – « C’était un joli dieu, Saturne, mais c’est un dieu fort inquiétant … » C’était également une référence à mon frère avec qui j’ai une relation très fusionnelle. Je voulais qu’il soit toujours là pour me protéger.

Le regard de mon mec m’a beaucoup aidée aussi à me sentir bien et jolie. C’est la première fois qu’une personne qui me voit nue me dit que mon corps est beau. Avant lui, j’ai eu une relation de cinq ans avec un garçon très gentil mais pas du tout bienveillant. Quand on a commencé à sortir ensemble, j’avais dix-huit ans et un énorme besoin d’être rassurée sur mon physique. Il n’a jamais réussi : les rares fois où je lui demandais si j’étais jolie, il me répondait : « Je ne sortirais pas avec toi si t’étais moche ». Bon. Je n’ai pas eu de vie sexuelle avant lui, notamment parce que les rares occasions que j’aurais pu avoir étaient avec des mecs saouls. J’avais une vision fantasmée de ma première fois, qui n’était pas la mienne mais celle que la pop culture m’avait suggéré. En plus, j’étais et je suis toujours d’une pudeur à la limite de la pudibonderie. Il faut que je sois en grande confiance pour me déshabiller. Ça peut sembler un peu bizarre mais la première fois que mon amoureux m’a vue nue, dans le noir pourtant, il a dit : « Waouh, un corps de femme ».

Enfin !

Alors je sais, « un corps de femme » ça ne veut rien dire … Mais moi j’avais besoin d’entendre ça, d’entendre que je n’ai plus un corps d’enfant, que je suis une femme à part entière. Ça fait plus de trois ans qu’il me répète plusieurs fois par jour à quel point je suis magnifique. Au bout d’un moment je vais finir par le croire et c’est agréable. On nous répète qu’il ne faut pas compter sur le regard des autres, que seul le regard que l’on se porte est important, personnellement ça m’aide beaucoup.

Depuis quelques années, je me force à me regarder dans le miroir sous tous les angles, mêmes les plus saugrenus. Il me semble que mon corps me paraîtra moins étrange en le regardant, et je découvre des parties de lui que je finis par trouver jolies en changeant d’angles. Il y a toujours certains jours où je me trouve difforme, notamment à cause de mon ventre. Je me compare de nouveau, trouvant ceux des autres TOUS bien proportionnés. Pourtant, il y a de plus en plus de moment où je me dis que finalement, l’ensemble n’est pas si mal.

Note

Pour protéger l’anonymat, le prénom a été modifié en Emma*

Texte écrit à quatre mains : collaboration entre Emma* & Emi.

A l'ombre de votre regard

Mélissa

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

Mélissa, 
23 ans

D‘aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais aimé mon corps, je ne me suis jamais aimée. Je n’acceptais pas les compliments, je les trouve infondés. Enfant, j’étais différente des autres filles : plus grande et plus forte, je ne me retrouvais ni en elles, ni avec elles. En grandissant, j’ai tenté d’effacer mon existence, ma présence, en devenant silencieuse et discrète, n’aimant ni le regard des autres, ni le mien. Ces regards n’étaient pas forcément hostiles, mais je me sentais jugée, évaluée sur ma simple apparence, sur mon comportement. Par tous, même sans que cela soit volontaire. Je voulais disparaître. Je me haïssais réellement, m’énervant contre moi-même, m’insultant intérieurement. Je ne m’aimais pas et aucun compliment ne me faisait changer d’avis.

Puis, adolescente, je suis tombée amoureuse. J’ai appris à accepter qu’on puisse m’aimer, sans comprendre pour autant pourquoi. Je ne correspondais toujours pas « aux critères » des autres, de la société, des publicités, comme certaines filles maquillées, voulant plaire et gloussant. Je ne me sentais pas « fille ». Cela me semble encore aujourd’hui un concept inconnu, lointain. Mais, puisque quelqu’un m’aimait, c’est que je n’étais pas si horrible que ça. J’aurais aimé voir avec ses yeux celle qu’il regardait. Elle semblait bien mieux. Le fait de se découvrir l’un l’autre, c’était aussi se découvrir différemment.

En 2009, je suis tombée malade. J’avais 16 ans. A partir de là, les choses ont réellement changé : j’ai perdu le contrôle de mon corps et de mon image. On n’apparaît plus comme on le souhaite quand son corps décide de s’arrêter. Moi qui ne voulais pas attirer l’attention, j’en suis devenue le centre. Mon corps s’est affublé progressivement d’attelles et de bandages. Je me suis mise à boiter, je ne pouvais plus faire certaines choses. Je n’étais plus apte à écrire. Je me suis sentie coincée dans mon corps.

J’ai refusé le mot «handicap», j’ai refusé les regards de mon entourage, mes camarades, tout le monde : un mélange entre pitié, peine et incompréhension. J’ai refusé leur aide. Ce fut une sombre période de déconstruction de moi, de mes liens avec le reste du monde. La plupart des médecins, dépassés face à mon mal peu (re)connu, m’ont traitée de «comédienne». C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me détacher du regard des autres parce que je souffrais de leur jugement. J’étais en colère. Un médecin se doit de soigner, pas de juger, non ? J’ai construit des barrières contre tous. Le rire est devenu ma réponse à leur bêtise : je riais pour ne pas pleurer, je riais d’être incomprise, non reconnue. Je riais pour encaisser.

Par la suite le verdict est tombé : j’ai un handicap. J’ai une fibromyalgie : c’est un dérèglement des neurotransmetteurs envoyant des messages de douleur H24 à mon cerveau sans cause et donc sans fin. Cela provoque une fatigue chronique, des troubles du moral et du sommeil entre autres. Ça ne se soigne pas. Il faut apprendre à vivre avec. Ah. Il faut écouter son corps, ne pas aller au-delà de ses limites. Ah. Je n’ai plus les manettes, c’est lui qui décide. C’est aussi lui qui dicte mes relations car me connaître relève de l’engagement, me fréquenter, être ami avec moi, c’est accepter que je ne puisse pas tout faire. Je me fatigue vite ; je ne peux que peu marcher, il faut parfois porter mes affaires. Souvent, on nous observe. Il faut me faire manger quand je ne peux plus lever les bras. On entend les gens nous critiquer parce qu’on prend l’ascenseur « alors que c’est pour les personnes âgées et/ou handicapées ». Mon handicap est invisible, mais ça n’empêche pas les autres de me juger. Ceux qui sont restés m’ont dit qu’on s’ « en foutait du regard des Autres : que ces inconnus ne me connaissaient pas »

Et puis, j’ai fini en fauteuil. Cette période fut difficile. J’ai perdu des amis, qui ont dû voir en moi une charge. Je n’ai jamais demandé pourquoi. Je me serais abandonnée si j’avais pu. Je me suis sentie seule et isolée. J’ai été déscolarisée pendant plusieurs mois, faute d’aménagements de cours adaptés. Je suis tombée en dépression.

Je n’ai plus souffert directement des jugements. J’étais arrivée à un stade où j’étais blasée. Je voyais ce qui se tramait autour de moi, mais j’avais des choses plus importantes à gérer. En même temps, quand une vieille femme avec une canne vous double en montant une côte, on ne peut qu’être blasé. Pourtant j’ai souffert de l’impact que ça avait sur ma famille. Ma mère n’a pas supporté le regard des gens sur moi. Elle fusillait du regard quiconque me fixait «comme une bête de foire» ou nous esquivait. Elle, le roc, a pleuré et moi, la raison de tout ça, j’ai dû la consoler. Je n’ai pas supporté de faire subir ça aux gens que j’aime. Mon père n’accepte toujours pas ma situation. Il n’accepte pas son handicap d’ailleurs, ni le regard des autres. Il n’y a pas de lien entre nos handicaps. Le sien est visible : il a eu un accident et a perdu l’usage d’un bras. Mais étant très manuel, il n’a jamais accepté cette perte. Il ne supporte pas que je me plante fièrement avec mon étiquette «handicapée» aujourd’hui, alors que lui se dérobe.

Moi qui me trouvais toujours grosse, j’ai perdu beaucoup de poids pendant cette période, au point de ressembler à un «zombie» d’après mes proches, toujours plus inquiets.

J’étais toujours en révolte contre moi-même et contre les autres : les profs peu compréhensifs, les administrations qui semblent vouloir nous enfoncer davantage. En même temps, je me suis mise à accepter ceux qui nous tendent toutes les mains possibles, nous regardent dans les yeux et non pas dans les roues.

J’ai fini par quitter le fauteuil et reprendre du poids. Du coup, je me suis à nouveau trouvée grosse. Éternelle insatisfaite. Néanmoins, une transformation s’était opérée. J’ai commencé mes études supérieures et j’ai appris à m’ouvrir aux autres. J’avais fini par accepter de dépendre désormais d’eux, j’ai décidé d’apprendre à les connaître. Et ils m’ont surpris ! L’amour que j’ai pu lire dans leurs regards, le respect aussi parce qu’ils nous trouvent courageux.

En raison de ma santé, j’ai dû arrêter mes études. Nouvelle révolte contre mon corps. N’en pouvant plus de cette situation, j’ai entrepris un travail sur moi-même avec une multitude de professionnels (médecins ou infirmières) tous avec des spécialités propres : psychologie, réflexologie, ostéopathie, kinésithérapie, sophrologie… Un de mes problèmes concernait autant mon « je – nous » que mon genou. Avec eux, j’ai cherché à savoir pourquoi je ne m’aimais pas, pourquoi je n’acceptais pas ce que j’étais et donc ce que je pouvais renvoyer comme image. Celle d’une jeune femme froide, indépendante. J’ai eu du mal : une partie d’entre eux me voyaient toujours comme une comédienne mais certains ont eu ce regard lumineux qui aide à relever la tête.

C’était en 2011. Aujourd’hui, cinq ans après je suis toujours malade, mais je vais bien. J’ai appris à accepter mon corps, voir à l’aimer partiellement. Je ne me trouve ni moche ni grosse, juste moi. Je ne me compare plus aux autres. Je suis une fille sans répondre aux clichés de l’étudiante ou aux « normes socialement admises », je suis simple et naturelle. Je suis. C’est tout ce qui compte réellement.

Aujourd’hui, j’ai appris à faire sans le regard des autres. Je ne suis plus aussi timide. Je suis plus expressive et plus souriante. Je dis des bêtises, j’agis comme si personne ne me regardait. Je me moque de ce qu’on pense de moi. Je me suis fait tatouer pour dire à mon corps que je l’accepte. J’ai enfin compris qu’il y aura toujours des gens qui ne m’aimeront pas et d’autres qui m’accepteront telle que je suis. Toutefois, je n’arrive toujours pas à accepter un compliment. Je ne le remarque pas si je plais à quelqu’un. Je n’aime pas le regard des hommes sur moi. Je préfère ne pas le voir. Il est gênant. Il me renvoie une image sexualisée qui ne me plaît pas, que je n’assume pas.

Je pense qu’être tombée malade est finalement une bonne chose. C’est bizarre de dire ça, mais ça m’a aidé à avancer, à mieux vivre avec moi-même. La vie est assez compliquée : évitons-nous ces attentes inutiles que nous croyons que les autres ont de nous. C’est mon impression. Je ne suis pas tout un tas de choses, et alors ?

J’ai encore du travail à faire sur moi-même, je le sais. Je ne m’aime pas encore, pas assez. Mais j’évolue, avec les autres. J’écoute mon corps. Ma santé s’est même améliorée, donc je tends vers l’harmonie. La preuve que j’ai changé : je suis prête à me faire prendre en photo alors que j’avais jusque-là toujours esquivé.

Finalement, le regard des autres ça se soigne.

Note

*Mélissa utilise beaucoup « nous » car elle considère qu’elle fait partie d’un ensemble de personnes qui se battent pour eux-mêmes et que c’est cet ensemble qui est « courageux », pas elle. Cette généralisation lui permet de dire à la première personne du pluriel des choses qu’il lui serait impossible autrement.

Texte écrit à quatre mains : collaboration entre Mélissa & Emi. Correctrice : Camille Louessard.

A l'ombre de votre regard

Mimi

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

Mimi, 
23 ans

Enfant, j’ai toujours été idolâtrée par mon père. Il me disait que j’étais belle, voulait que je sois modèle enfant, s’engueulait même avec ma mère, persuadé que j’allais faire un mètre soixante-quinze et devenir mannequin. J’avais une bouille d’ange, des yeux bleus lagon et des cheveux blonds de bébé. Pour lui, j’étais une véritable princesse. Ma mère gardait un peu plus les pieds sur terre. Elle refusait les photos et disait à mon père que vu mes gènes, je ne dépasserais pas le mètre soixante, ce qui est le cas ! Heureusement j’étais encore trop petite pour comprendre toutes ces discussions et pour qu’elles aient un impact sur moi.

Quand j’ai commencé à grandir, j’ai eu le malheur de tomber sur des baby-sitters désastreuses en cuisine. Frites et nuggets à tous les repas, sans oublier le chocolat ! Résultat ? Un IMC bien au-dessus de la moyenne et le commencement de bien des ennuis pour la jeune gourmande que j’étais. J’ai eu des réflexions peu sympathiques : « Tu es sûre que tu veux manger cette tartine de Nutella ? » ; « Tu n’as pas besoin de reprendre des pâtes, tu as bien assez mangé ! » ; « Il faudrait que tu fasses un régime ». Merci à tous les adultes, proches, professeurs, et médecins pour ces conseils ayant entrainé bien des complexes. J’ai commencé ma vie de petite fille boulotte, nulle en cours de sport.

Puis est arrivée l’adolescence, superbe période pendant laquelle les réflexions ont fusé : « A la pêche au thon ! ». Mon estime de moi-même ? 0/20.

Je suis passée par plusieurs looks : baggys, rebelle, skateuse, en passant par le gothique… J’étais loin d’arriver à la cheville de ses nanas populaires du collège en talons aiguilles qui étaient toutes fines, grandes, maquillées. Elles étaient toujours en hauts moulants, impossibles pour moi à cause de ma bouée de sauvetage qui m’aurait valu de nombreuses brimades. Je les enviais beaucoup : elles avaient des compliments alors que je me faisais insulter par les garçons. Dès que quelqu’un se rendait compte qu’un garçon m’intéressait, c’était toujours des injures de l’intéressé ou de ses ami-e-s. Je n’intéressais personne et c’était devenu une fatalité.

Enfin le lycée. Mon look m’éloignait des gens de ma classe. Mon surpoids que je cachais derrière des habits larges aux apparences de parachute est devenu une obsession. Les autres me trouvaient grosse ? Nous allions voir. Je venais de perdre mon père, le seul être qui me trouvait immanquablement belle. Je n’en pouvais plus d’être seule à cause de mon poids.

J’ai arrêté de m’alimenter, perdant un kilo par jour. Je voyais mon gras fondre à vue d’oeil. J’ai continué, encore et encore. Après avoir atteint les quarante-quatre kilos, mes amis ont commencé à comprendre mon manège : je jouais avec mes repas du midi, je prenais ce qu’ils aimaient pour qu’ils les mangent à ma place. Mes amis m’ont obligé à manger, un peu chaque jour. Chaque bouchée que j’avalais était ressentie comme un kilo repris. C’était impensable. Aucun membre de ma famille ne s’en est rendu compte, étant données les circonstances. Ma mère, comme moi, vivions dans un cercle vicieux dans lequel nous nous enfoncions de plus en plus profondément l’une et l’autre. A cette époque, on voyait tous mes os. L’infirmière scolaire n’a su dire à ma mère qu’une chose : « Vous êtres une mauvaise mère ! Vous n’avez même pas vu que votre fille était anorexique ! »

J’aimais être fine, on arrêtait de m’emmerder à propos de mon poids. J’avais l’impression que l’on s’intéressait à moi. On creusait plus sur ce que j’étais. Je ne voulais plus jamais que l’on me traite de grosse.

Et c’est là que j’ai commencé à avoir une vie amoureuse : à croire que ma perte de poids m’avait rendu plus désirable. Première vraie expérience, un gars qui aimait passer son temps à me photographier sous tous les angles. Je croyais les photos artistiques. Mais c’était un pervers, un manipulateur. Difficile de se construire avec quelqu’un vous considérant comme un objet sexuel. Naïve, j’ai cru que cet homme me trouvait jolie.

Ma deuxième expérience n’était pas tellement mieux : je suis tombée sur une personnalité manipulatrice, perverse et narcissique. Le genre de garçon qui te dit : « Oh mais en fait, tu as un code barre sur la poitrine ! » en parlant des vergetures qui ornaient mes seins.  

Après ces deux relations, ma vision de la femme a été brisée. Une femme devait être fine, belle, désirable et sexy. Qu’elle soit intelligente ou intéressante n’avait aucune importance tant qu’elle était assez bonne.

Un peu plus tard, ma première relation a fait sa réapparition. Il avait partagé mon image sur de nombreux sites pornographiques. Quand je l’ai appris, j’étais dégoutée, horrifiée, humiliée. Mon image n’était plus la mienne : des milliers d’internautes m’avaient vue nue et même contacté via Facebook. Je me suis sentie trahie et salie. Je ne supportais plus de me regarder dans un miroir. J’imaginais tous ces inconnus me regarder et juger mon corps. Même habillée, je me sentais nue.  

C’est la police qui m’a permis de garder confiance en moi. Ils m’ont considérée comme une femme intelligente tout en ayant vu les photos. A partir de ce moment-là, j’ai pris conscience que des personnes bien verraient au-delà de mon physique. La justice m’a aidé à réaliser mon statut de victime d’un prédateur sexuel.

Après ces relations, je me suis dit que je n’avais plus le choix : soit je m’enfermais dans ces visions négatives, soit je les combattais.

J’ai donc décidé d’essayer de m’aimer  et de me réapproprier mon corps et j’ai commencé par le sport.

La chose que je détestais le plus au monde. Je voulais prouver à tous ceux qui m’en jugeaient incapable que je pouvais me dépasser. Cela m’a servi à faire sortir la colère et à sculpter mon corps sur mes nouveaux idéaux de beauté. J’ai commencé seule : je ne pouvais pas m’imaginer dans un club avec des gens me jaugeant et me jugeant, tuant ma confiance en moi et ma motivation durement acquises. J’ai pratiqué bon nombre de sports entre 6 à 15h par semaine selon mes possibilités et ma santé. Mais je pense reprendre la danse car c’est l’exutoire que je préfère. Je me sens enfin capable de supporter le regard d’autrui.

J’ai repris en un rien de temps mon ancien poids, mais en muscle. Je ne supportais pas l’idée mais je me suis résignée : me muscler m’autorisait à manger ce que je voulais C’était ça ou retomber dans une spirale infernale de privation. Le choix a été vite fait.

J’ai fini par avoir un bon niveau et par aimer le sport. Je suis devenue modèle photo, suite à un concours de circonstances. J’y ai finalement trouvé un intérêt énorme : je transformais cette image de moi v(i)olée par ma première relation en un sentiment positif. J’ai posé habillée, en sous-vêtement et même nue. C’était une manière de me réapproprier mon image, d’effacer l’ancienne moi. Jouer les modèles et les mannequins a été une thérapie ; plus je faisais de photos, plus je me trouvais belle, plus je m’assumais. J’ai découvert la notion de beauté relative : nous sommes tous différents et nous sommes tous beau à notre manière. Les images que nous renvoient les magazines ne sont qu’une illusion, une définition trop étroite de ce qu’est la beauté. Elle se trouve en chacun de nous. Je ne corresponds pas aux critères de beauté de notre société et pourtant je fais des photos et même des défilés. Cela montre bien qu’être hors cadre n’empêche rien. Je ne suis pas aussi fine qu’une fille de magazine, et alors ?

Au fond, je suis toujours la même : la petite princesse blonde. Je rigole peut-être plus. J’ai enfin réussi à me trouver jolie sans artifices. J’arrive même à utiliser l’autodérision. Le plus important n’est pas ce que l’on est mais ce que l’on fait de ce que l’on est. Plus on s’assume, plus on est jolie. Chaque femme est unique. C’est ce qui nous rend belles.

 

Texte écrit à quatre mains : collaboration entre Mimi & Emi. Correctrice : Camille Louessard.

Audio : Réalisation – Cerise Robin, Voix principale – Françoise Albert, Voix secondaires – Stéphane Jaouen, Catherine Jahan, Fabienne Georgin, Josée Foucher.

 

A l'ombre de votre regard

Robin

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

Robin, 
22 ans

Le corps, c’est une chose qu’on ne choisit pas. Il nous définit pourtant aux yeux des autres, alors on le porte; le transporte et l’exporte de mille façons. Moi, je voulais être invisible. Je ne voulais pas être une fille. Je ne voulais pas être un bout de viande sur l’étal du boucher en attente d’être assaisonnée. Je ne voulais pas être touchée, embrassée, aimée. Je ne veux pas que l’on voit mon corps, que l’on m’aime pour lui.

Le corps, c’est la dernière frontière contre le monde entier. Une frontière poreuse que l’on choisit d’ouvrir ou non à l’étranger avec son recueil de maladies, de plaisirs, d’orgasmes, de caresses et de morsures. Un voile élastique où s’impriment nos expériences, un duvet pour empêcher le froid de nous masser les entrailles. Moi ma frontière n’existe plus. Mes chairs sont grandes ouvertes. D’abord par un homme que j’aimais qui est entré sans autorisation. Il a attaché mes réticences, bâillonné mes cris, pris l’Amour pour le transformer en Haine et créer la Détestation de soi. Puis par eux, des terroristes expatriés d’un autre corps, qui se sont installés, ont nidifiés avant d’être expulsés. Juste après des semaines d’attentes, de contournements, d’impression de n’être qu’une salope qui a mérité son sort. A chaque séance trois doigts dans mon intimité : « Il tient bien, ça aurait fait une jolie grossesse ». « Et votre projet-bébé? » Tout le monde y va de son avis, oubliant sans doute que le corps, même d’une femme, n’appartient à personne d’autre qu’à elle-même. Qu’elle y porte la vie ou non.

Moi mon corps, c’est un traitre. Un ennemi juré et mortel qui me lâchera avant ma vie. Moi mon corps il ne sait que donner la mort. Il est pourrissant et impuissant. Il se donne avec frivolité, s’adonne aux dérisions du monde. Il sait si bien faire semblant. Sourire pour échapper aux questions, recréer le plaisir pour échapper aux coups. Ne pas montrer la peur et la honte. Il réagit presque par instinct. Il est son propre amiral quand ma conscience est craintive. La protégeant ainsi des réalités, il est mon double. Capable de miracles, il peut se scinder en deux, s’expatrier du « Je ». Et mon coeur, qui en a assez de sa cage ivoirienne, se débat frénétiquement pour s’en extirper. Il aura fini par essouffler ma vie. Brisé de mille manières, recollé approximativement, il était le monde où je cachais mes peines. A présent il est le reflet de la fragilité de ma naissance. Car un jour, j’ai compris que son corps, on l’appréhende avec les autres. Et que l’accepter, c’était aussi accepter les regards. Les critiques. Les blessures. La peau, les courbes, ce sont les amies les plus infidèles parce qu’elles sont cette vie que tous les jours nous nous empressons de gommer. Lorsque j’ai enfin saisis que la perception que les autres pouvaient avoir de moi était parfois dangereuse, j’ai construit mon corps pour mimer ce que je ne pouvais défendre.

Mon malheur a fait le bonheur de mes docteurs. Une bête de foire, un corps pour la science. Les médecins, ces êtres sans intimité sont entrés sans jamais ressortir. Ils ont ouvert ma poitrine pour la regarder, explorer la rareté de mon mécanisme. Puis ce fut au tour de mon cerveau et de mon utérus d’être des objets de convoitises. Zébrée et fertile, je suis un monstre des cacophonies médicales.

Les médecins ont l’habitude de voir des corps nus. Juste des corps. Pas plus. Des meurtrissures, des voluptés, ils n’en font pas cas. Je crois qu’on m’a tellement mis de doigts en moi qu’à présent moi non plus, je n’en fais plus cas… Qu’à ma tête. La seule chose que je préserve. Baignant dans la folie ou le raisonnement poussé à son paroxysme mais me défiant des psys. Il faut bien que je garde quelque chose pour moi, non? Quelque chose à offrir, comme un trésor à un amour naissant. Parce que le reste a été disséqué, radiographié, vu et revu sous tellement d’angles qu’il me semble à présent appartenir au domaine de la science. Généralement on donne son corps à la science une fois mort… Pour moi c’est jusqu’à la mort. Parce que sans la vie, je ne vaudrais plus rien à leurs yeux.

J’ai réappris à aimer mon corps en aimant celui d’un autre. Particulier, comme idée…non? Il n’y a que sous ses yeux que je peux, en m’oubliant, oublier l’idée de me taillader. Avant lui, j’avais décidé que je me donnerais sans compassion, miroir des âmes sans espoir. Les jours et les nuits se confondaient, j’ai cru que le monde serait moins étrange. J’ai cru que je n’aurais plus peur des regards passagers. Que je n’aurais plus peur des apparats des gens. Que mes craintes disparaitraient dans le néant de mes sentiments. Qu’un simple « vous êtes très mignonne, mademoiselle » ne sonnerait plus comme un danger. Qu’un sifflement dans la rue ne deviendrait pas une agression. J’ai confondu l’acceptation de ce corps avec son abandon. Mes amants, mes maitresses, me voyaient tous en femme libérée. Ils bandaient leurs yeux pour ne pas croiser un appel au secours : « s’il te plaît, protège-moi de moi ». Avec lui, j’ai enfin senti le désir comme une caresse. Le jeu corporel comme une danse, dont j’apprends encore les pas. J’ai accepté d’exposer mes cicatrices et je me suis sentie belle, avec ! J’ai vu dans cette relation un bouclier irradiant, une nouvelle envie de plaire et surtout de garder, garder ce corps qu’il faut bien accepter.

Mais les sifflements se poursuivent. Les invitations scandaleuses, suivies d’un petit « tu dis non mais tes yeux disent oui » s’additionnent sur ma peau frissonnante. Les attouchements, les réflexions mal venues, désireuses ou jalouses, impudiques. Alors que faire à par serrer les dents? Tous ceux qui me disent que je ne grossis pas, oubliant par-là que cette maigreur me pourrie de l’intérieur. Qu’elle empoisonne mon sang trop pauvre et freine mes passions trop riches. Porter du XXS est aussi difficile que du XXL. Le bonnet de ma poitrine me donne l’allure d’une brindille que l’on pourrait briser. J’ai un corps de poupée. Des yeux aussi bleus que deux hématomes. J’ai l’air innocente et fragile, avec mes petites mains, mes petites hanches, mes petites fesses. Chez moi tout est petit, sauf mes cheveux et mon caractère. Si je mets une chemise et que je me fais un chignon, je prends l’air d’un garçon. D’ailleurs j’ai longtemps été la pauvre petite fille qui ne pouvait attirer les regards parce pas encore pubère. Ma sexualité débridée pour seul abandon, j’ai refusé la vie dans mon ventre, refusé le désir dans les regards. J’étais si gênée d’exposer des formes que je ne possède pas. Et puis j’ai commencé à poser. Par jeu, par esprit d’aventure, par envie de faire une chose que je me pensais incapable d’entreprendre. Au départ, c’était pour des photographes avec lesquels j’avais une aventure car être enfin regardée sous tous les angles, être figée selon leur bon vouloir… Ca me donnait confiance en moi. Alors j’ai décidé de faire ça pour moi. J’ai choisi non-pas d’exposer ces chairs mais plutôt d’être une toile pour un regard, pour des regards. J’ai compris que nu, le corps ne pouvait qu’être beau. Que poser permettait de jouer la comédie. J’ai posé nue à l’instant où j’ai pu me dire « la personne qui tient l’appareil photo, j’ai confiance en elle. Elle capte une émotion et non une poitrine ou un sexe, c’est pur. » Et cette pureté-là, je la cherchais depuis si longtemps. C’est drôle mais devant l’objectif, je ne suis jamais gênée de me montrer.

Je suis devenue la nymphette au coeur de pierre pour certains, la princesse au sourire de velours pour d’autres. Mon corps, c’est comme des pièces d’un même univers, paradoxale. Il a tant vécu pour ce qu’il montre, tellement perdu pour ce qu’il cache.

J’ai fini par accepter. J’ai décidé que ce corps, il servirait à porter mes espoirs. Il serait un simple moyen de transport, une enveloppe sans originalité. A présent on peut tout lui faire, mon âme s’en est détachée. Châtie-moi, frappe-moi, possède-moi qu’importe! Ce corps n’est pas moi. Ce corps c’est vous. C’est votre reflet, vos déceptions, vos frustrations, vos martyres, vos envies, vos craintes et vos douleurs. Ce corps c’est un tas de chairs et d’ossements – un os à ronger.

J’ai accepté l’idée de mon corps. J’ai compris qu’il pouvait aussi être la chaleur pour un ami, la main qui vient consoler ma mère endeuillée après la mort de mon grand-père, les doigts qui massent les dos douloureux. Les cordes vocales qui hurlent les injustices. Les sourires pour sublimer un moment partagé. Mon dos n’est plus voûté lorsque je parle aux autres. Mes pas sont aussi légers et joyeux que lourds et chagrinés. Je continue à éviter les miroirs comme la peste. A souffrir quand on me dit que je suis maigre. A détester quand on ose même penser me toucher, me juger. Mais mon regard sert à jeter la foudre sur les gens. A voir les merveilles de ce monde. Ma bouche ce sont tous les baisers depuis mon enfance. Ces extraits de tendresse trop souvent oubliés. Mes dents sont des crocs de défense. Des armes fatales pour protéger mes anges. Mes ongles rongés sont des griffes acérées et mon cerveau, mon coeur, sont les organes vitaux sans lesquels jamais je n’aurais pu goûter aux plaisirs de mon existence. Grâce auxquels aujourd’hui je n’ai plus peur de vivre.

J’ai un corps de petite fille, un coeur de vieille femme, un cerveau de zèbre et un regard de chat de gouttière. Mes coutures ne tiennent plus, les morceaux disséqués forment un Puzzle. Si réactif qu’il est devenu réceptacle des émotions de la foule pullulante. Peu à peu j’en ai pris le visage, par mimétisme j’en ai acquis les traits. Un Masque étrange me recouvre la face, pour m’accorder à la vision que les autres ont de moi.

Lexique :

Zébrée : Terme d’argot médical employé pour désigner un diagnostic rare et inattendu. Un zèbre est donc quelqu’un (adulte ou enfant) manifestant des capacités intellectuelles très supérieures à la moyenne. Les psychologues s’accordent à considérer qu’au delà de 130, il y a « surdouement ». Cela se manifeste par des particularités sur le plan intellectuel & affectif : une réflexion en diagonale, une incapacité à comprendre les choses les plus draconiennes, un sens aigüe de l’apprentissage. Le « surdoué » est souvent inadapté en termes émotionnels, où rien n’est simple. Le monde lui semble incompréhensible et illogique. Il n’existe malheureusement pas encore d’accompagnement réel du sujet surdoué, et cette capacité est peu connue.

Pour protéger l’anonymat, le prénom a été modifié en Robin*.

Texte écrit à quatre mains : collaboration entre Robin* & Emi. Correctrice : Camille Louessard

Audio : Réalisation – Cerise Robin, Voix principale – Josée Foucher, Voix secondaires – Stéphane Jaouen, Lénaïck Millard.

A l'ombre de votre regard

Gabriel

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

Gabriel, 
24 ans

Je n’ai pas d’introduction. Il n’y a pas d’introduction à la vie. Pourtant, avant même d’être né, on m’avait déjà classé. J’étais déjà assailli de préjugés par cette infirmière disant à ma mère que mon prénom mixte allait compliquer les choses à mon adolescence.

J’ai eu une enfance choyée, joyeuse, colorée. Je suis né avec un vagin donc j’étais une petite fille. Rêveuse, aimant les déguisements, les cassettes VHS, les peluches, raser ses Barbies. Quand j’ai commencé à vouloir m’affirmer, c’était dans une gamme restreinte de vêtements. J’écoutais ceux voulant m’aider à répondre aux attentes des normes esthétiques féminines, mais quand je le faisais, j’avais l’impression de vendre salement mon corps. Pourtant j’étais vexé qu’on critique mon absence de mise en valeur : on niait mon évolution en tant qu’individu.

Lycéenne, j’essayais toujours d’être discrète, sympathique, tranquille. En bon fantôme, j’ai rencontré des personnes mal dans leurs peaux ; on était tous ensemble, on ne parlait pas, mais on se sentait moins seul : c’était plus supportable. J’ai commencé à m’affirmer, gagner ma place parmi eux. Je n’acceptais plus les conseils d’ordres esthétiques, comportementaux. J’avais choisi un style androgyne. Je voulais intimider les gens. Je n’étais plus la petite fille que j’étais, je voulais montrer que j’existais.

J’ai demandé à mes amis : C’est quoi être une femme ? La plupart de mes camarades semblaient y trouver leurs comptes, je me suis senti encore plus à l’écart.

Au-delà de mon propre corps, celui des autres pénétrait ma vie. J’ai toujours été mal à l’aise avec le contact physique. Je trouve absolument dégradant pour moi de m’obliger à faire la bise à des personnes inconnues plutôt que de serrer la main. Lors de la journée d’appel à la défense, j’étais en binôme avec un garçon en secourisme. Il était pourtant très gentil. Je me suis senti mal à l’aise ; je n’ai pas su quoi dire alors qu’il me touchait. J’ai laissé faire. Je me suis senti tout de suite très sale qu’on m’ait touché sans mon consentement. J’avais envie de vomir. Je m’en suis voulu.

Quand j’ai commencé à travailler, le patron a pris à part les jeunes femmes pour un petit discours : « Pas de bécotage, vous n’aguichez pas les garçons, vous ne faites pas les princesses. » Il ne me semble pas qu’il ait prit les hommes à part pour les mêmes raisons. J’ai eu un collègue insistant sur les chatouilles; il profitait de mon statut de petite chose souriante. Probablement parce que j’avais des seins et un organe reproducteur intéressant. J’aurai eu un pénis, je suis sûre qu’il n’aurait pas posé ses doigts sur ma peau.

Alors que tout portait à croire que je n’étais pas à l’aise en société, ce sont les stages d’animation qui m’ont été le plus bénéfiques. Loin des « on ne peut pas lui faire confiance, elle veut se faire greffer une bite !». Quand je demandais aux enfants de me dessiner, certains me dessinaient les cheveux courts avec mes piercings et mes vêtements trop larges. Je me trouvais beau, sans préjugés, sans stéréotypes. Non effectivement : Mes os ne sont pas roses. Ils le comprenaient instinctivement.

On ne nait ni femme, ni Trans*, ni homme, on le devient. Ce sont les expériences qui nous construisent. J’ai rencontré à la fac une personne qui m’a fait découvrir les LGBT*, et lors d’une conférence j’ai découvert le terme de transidentité. C’était un nouveau souffle. Mais très vite les critiques prenaient un autre tournant. Les « Pourquoi tu te rases pas les jambes ? Pourquoi tu ne mets pas en valeur ta poitrine ? » devenaient « Coupe toi les cheveux. Achète-toi des caleçons. Ne souris pas autant. Tu aimes le vernis ? Tu n’es pas crédible. ». On m’a demandé trop vite d’assumer ma place. Je suis tombé en dépression. Ca a beau être cliché, cette pression sociale s’est marquée sur mon corps par les scarifications. J’extériorisais mon mal être, l’écrivait sur mes épaules pour le voir, l’assumer, avancer. Je suis maintenant sous traitement hormonal – testostérone -, je peux arrêter ou reprendre à tout moment, selon mes envies. Ma voix baisse, mes poils apparaissent. Mon corps change et mon âme respire.

Je sais que malgré ça, j’aurais toujours à faire au jugement. En ayant peur de ma transition, on me reproche de ne pas être prêt, d’aller trop vite, d’être « faux », d’être à la mode. Autant chez les personnes cisgenres* que les personnes transgenres*. J’ai peur de la mammectomie*. Mais le binder* est étouffant et avec ce qu’elle implique, ma poitrine ne me correspond plus. Je suis sûr de ce que je souhaite. Toute cette pression me fait culpabiliser, alors je me pose des questions, je doute.

Quant au sexe, je ne veux pas en changer. C’est mon choix intime. Là encore j’ai des critiques : je n’aboutis pas ma transition, je ne suis pas légitime. Sauf que mon corps est mon corps, je le module selon mes choix. La petite fille que j’étais, ma transition, ce que je serai par la suite font/feront partis de moi. Tout être humain évolue tout au long de sa vie, rien n’est immuable. Le seul aboutissement est un bien-être physique et émotionnel.

En commençant les démarches de ma transition, j’ai signé un pacte avec ceux que l’on pense légitime. Mais c’est loin d’être le rêve. On me perçoit encore souvent comme malade mental. Oui, l’homosexualité l’était et la transidentité vient tout juste de sortir des affections psychiatriques***. On est pourtant bien loin de la compréhension et l’acceptation, comme pour l’homosexualité il y a une cinquantaine d’années.

Puis la délivrance, quand un médecin vous entend. Au-delà des examens médicaux, elle a pris en compte qui j’étais : Cette petite sirène vivant dangereusement pour exister comme elle l’entend dans un monde en décalage avec sa réalité, ses envies. Elle ne m’a pas rabaissé à « tu as des seins et tes règles », ni susurré : « Tu n’es pas ce que tu crois être, et tu vas devoir t’y conformer.» Je suis sorti en pleurant de soulagement. Je n’étais plus vulnérable, je respirais. Bordel oui, j’étais sûr de moi.

Je suis sûr de moi et je sais qui je suis.

Lexique

Binder : Vêtement compressant la poitrine afin de donner l’effet d’un torse.
Cisgenre : Personne dont l’identité de genre correspond à celle qu’on lui a assignée à la naissance.
LGBT : Terme général pouvant être étendu à LGBTIQ+* (Lesbienne, Gay, Bi, Trans*, Intersexe, Queer, etc.) utilisé pour désigner les personnes non hétérosexuelles et/ou cisgenres. Plus connu en France par LGBT+ qui, dans son appellation, oublie énormément de personne.
Mammectomie : Ablation chirurgicale – partielle ou totale – de la poitrine.
Trans* : Terme désignant un ensemble d’identités de genre, autre que Cisgenre.
Transgenre : Personne dont l’identité de genre ne correspond pas à celle qu’on lui a assignée à la naissance.

Note

*** C’est à l’initiative de la ministre de la santé, Roselyne Bachelot, que le 10 février 2010, la transidentité est retirée de la liste des maladies mentales, dans le DSM (Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders). Elle reste cependant classée comme condition médiale « Affection Longue Durée Hors liste » afin de pouvoir toujours bénéficier d’une prise en charge.

Texte écrit à quatre mains : collaboration entre Gabriel & Emi. Correctrice : Camille Louessard

Audio : Réalisation – Cerise Robin, Voix principale – Catherine Jahan, Voix secondaires – Stéphane Jaouen, Fabienne Georgin, Josée Foucher, Lénaïck Millard, Musique : Simba Khan

A l'ombre de votre regard

Camille

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

Camille, 
26 ans

Quand j’étais petite, j’étais grosse. J’avais la bouille du gosse qui finit toujours son assiette, qui se gave de bonbons et de gâteaux aux anniversaires, qui trempe le doigt dans la confiture maison de maman alors qu’elle est encore chaude, ces gosses à qui, question d’habitude ou d’appétit, on sert systématiquement une deuxième part.

Adolescente, je suis devenue trop grande : j’étais toute embarrassée de ce corps tout mou, de ces membres trop longs qui dépassaient des tables à l’école, des pulls, des jeans, que je ne pouvais cacher nulle part, et qui faisait de moi une cible privilégiée à la balle au prisonnier – ça, une chouette myopie et un sérieux manque de réflexes pour lequel on me charrie toujours.

Et puis, à l’âge adulte, j’ai pris du poids, beaucoup trop, que j’ai fini par perdre après beaucoup d’efforts. Je suis devenue jolie. Pas jolie à en tomber par terre, n’exagérons pas, mais dans la moyenne. Et pour moi qui ait toujours explosé les courbes de croissance et les IMC, cette moyenne-là, elle est nouvelle.

Mon nouveau corps, je l’aime bien, parce qu’il est super pratique : plus facile à mouvoir et à habiller, plus endurant à l’effort, il marche plus vite, plus longtemps, il monte bien les escaliers et il court après les transports en commun sans être trop essoufflé. Tous ces petits riens m’ont changé la vie : je me sens – au sens propre du terme – plus légère. Un peu comme une voiture sans direction assistée : on galère un peu mais on l’aime bien, par habitude sans doute, mais un jour on tombe sur une bagnole qui l’a et on se rend compte que c’est quand même drôlement chouette.

La seule chose qui me manque vraiment depuis que j’ai perdu du poids, c’est mon invisibilité. Aussi injuste et violent que ça puisse paraitre, quand j’étais grosse, j’étais tranquille. Mis à part les gamins au collège (âge ingrat s’il en est) et quelques rares cons qui m’ont fait remarquer que j’étais en surpoids, toutes ces années passées avec un corps ni mince ni joli ne m’ont pas traumatisée. Est-ce que c’est parce que j’ai été entourée par des gens respectueux, parce que tout le monde s’en foutait, parce que j’inspirais quand même la sympathie ? Aucune idée. Je n’étais pas jolie et je ne l’avais jamais été. C’était tout.

Évidemment, j’ai connu de petites vexations, comme pleins de gens, surtout ce sentiment de rejet quand il s’agissait de séduction. Quand un mec avec lequel tu discutes finit par te demander le numéro de ta copine, la jolie, à côté … ça agace. Ça fait même un peu rager.

Maintenant que je suis « jolie », je me retrouve dans une position totalement différente. Au début, les compliments m’ont fait énormément plaisir : la première fois qu’un homme (de moins de soixante-dix ans, disons) m’a dit que j’étais charmante dans la rue, j’étais à deux doigts de sabrer le champagne.

Le problème, c’est que ces compliments innocents vont de pair avec d’autres mots ou d’autres gestes nettement moins plaisants – que je rencontrais déjà avant, mais moins. Car, non, je n’ai pas envie qu’on me mette une main au cul, pas envie qu’on me hèle ou qu’on me siffle, pas envie non plus qu’on me suive sur plusieurs centaines de mètres, de longs mètres pendant lesquels je cherche un truc dans mon sac pour me défendre de l’agression à venir.

Je n’ai pas non plus envie de filer des complexes à mes amies, de provoquer la jalousie chez des filles plus rondes, pas envie qu’on critique telle ou telle partie de mon corps qui ne correspond pas à l’idéal féminin comme si c’était un objectif à atteindre. Je ne veux pas de fesses plus rondes, de peau plus lisse, et mes seins me conviennent très bien même s’il l’un dit un peu merde à l’autre (je vous laisse imaginer).

Qu’un homme que je ne connais pas et que je croise juste dans la rue projette sur moi un désir qui n’est que le sien, ça, je ne peux pas le contrôler, c’est humain. Qui n’a pas rêvé de ses vacances à Hawaï avec ce mec, cette fille, cette chèvre (je ne connais pas vos goûts, après tout) croisé(es) dans le métro ?

Mais pourquoi m’en faire la remarque ?

Si, sans le vouloir, je provoque le désir chez quelqu’un – la plupart du temps, un homme – ce désir ne vient pas de moi : il n’a pas besoin de m’être retourné. Il est très rare qu’une femme dise à un homme qu’elle ne connait pas qu’elle le trouve beau, au coin d’une rue. C’est bizarre que les hommes, disons certains hommes, le fassent, non ? Comme s’ils ne pouvaient pas le contenir.

Ça m’agace d’autant plus qu’il y a trente kilos j’étais exactement la même fille. J’avais le même humour, les mêmes goûts, le même sourire. Il n’y a que mon corps qui ait changé.

Alors, aujourd’hui, on peut me dire que je suis « jolie » : ça me fait plaisir sur le moment, mais au fond, je m’en fous. Comme tout le monde, je vais vieillir, avoir des rides, mon corps va mollir et je serai sans doute une vieille dame toute fripée qui abuse de l’eau de Cologne quand elle a de la visite.

J’ai toujours été cette gamine tantôt « trop » grosse tantôt « trop » grande qui avait appris à faire sans. Un jour, je serai juste « trop » vieille et je peux vous assurer que déambulateur ou pas, je partirai toujours trop tard pour attraper mes bus et mes trains et que je courrai derrière.

Alors, quitte à ce qu’on me fasse un compliment, là, maintenant, j’aimerais mieux qu’on me dise que je suis marrante ou que je fais vachement bien les crumbles. Parce jolie, c’est bien beau, mais les blagues nulles ou les crumbles, au moins on peut partager.

 

Texte : Camille

Audio : Réalisation – Cerise Robin, Voix principale – Fabienne Georgin.

A l'ombre de votre regard

Le projet

A l'ombre de votre regard

Peintures de nos corps : Nos corps racontés : Nos corps en suspens

 

L’idée de cette série est venue après avoir entendu nombre de récits de proches sur la difficulté de s’approprier, d’accepter et d’aimer son corps. Nous sommes aujourd’hui dans une société où l’image est omniprésente avec la multiplication de supports visuels, et où le physique que l’on véhicule (volontairement ou non) prend une part de plus en plus importante. Ces images peuvent nous inclure ou nous exclure d’un groupe de pairs.

Je veux montrer que tout corps est beau. Derrière chaque image, chaque visage, chaque corps, il y a un être et une histoire de vie. Le corps peut être la cause d’un bien être ou d’un mal être. Chacun peut contribuer à ce qu’on puisse être respecté et accepté tel qu’on est. Cela commence par la compréhension.; et la compréhension commence par la connaissance de l’autre. La meilleure réponse me semble donc être le récit photographique !

« A l’ombre de votre regard » a comme objectif de montrer comment on se construit, se reconstruit, se déconstruit, sous le regard de l’Autre : l’influence de famille, amis, parents, médecins, employeurs, gens inconnus, société dans son ensemble sur notre propre vision de nous-même. J’espère que ceux qui verront la série se sentiront plus en accord avec eux-mêmes, se reconnaitrons au travers d’une phrase, d’une image tel qu’ils sont. Des êtres humains, imparfaits, incroyables, uniques et … magnifiques.