Daily life

: Ca ira mieux demain :

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Ma première sensation de ce soir de novembre a été le froid qui me traversait. Ensuite, j’ai senti l’asphalte rigide contre mon corps allongé. Je ne voyais rien. J’étais terrifiée. J’avais mal. J’avais l’impression que mon corps implosait.

Dès que j’ai repris connaissance, la première onde de panique passée, je me suis forcée à me canaliser. Je devais comprendre pour agir. J’ai immédiatement pris du recul en traitant mon corps comme s’il avait été celui d’un autre. Je vérifiais mentalement mon état de conscience, me posais des questions pour vérifier si j’étais désorientée et je bougeais légèrement tous mes membres alors que je me redressais sur un coude : je ne semblais être ni tétra, ni paraplégique, je savais où j’étais, je reconnaissais la voix à côté de moi. 

Juste … Je ne comprenais pas ce qui m’était arrivé. Je ne me souvenais de rien : l’instant d’avant je bavardais avec mon collègue. C’est sa voix qui m’annonce que je viens de me faire renverser, au moment où mon visage découvert se retrouve face à face avec deux grands phares jaunes à la lumière aveuglante. 

J’ai rapidement été prise en charge par les pompiers et aux urgences. TC, ASP, Glasgow, réaction pupillaire… Sans qu’ils en aient conscience, leur jargon médical me rassurait : je connaissais et comprenais cet univers ainsi que son vocabulaire. Mon cas n’avait pas l’air si grave. Pourtant, j’avais l’impression d’être lunatique : un instant je riais d’être en vie, blaguant avec les intervenants ; celui d’après je pleurais à chaudes larmes. J’étais en état de choc.

Je ne pensais pas à ce moment-là que toute ma vie allait changer. 

Je comprenais théoriquement ce qui m’arrivait, les processus que j’enclenchais aux urgences – je les avais étudié – mais je ne réalisais pas ce que ça impliquait. Accidentée ok, mais dans 15 jours je serai de retour au travail, fallait pas abuser non plus. 

Pendant ces quelques jours mon corps ne m’appartenait plus : il était pour moi et pour les soignants un objet à guérir. Il fallait traiter l’urgence de santé vitale.  Quand ton corps est cassé, il n’existe plus d’intimité, même lorsqu’on l’amène avec douceur.

Je voulais qu’il guérisse, de préférence vite, alors je suivais toutes les recommandations que l’on me donnait. Mais mon corps ne répondait plus à mes sollicitations, il ne fonctionnait plus. Je devais utiliser mes deux mains pour bouger ma tête, j’avais besoin d’une aide-soignante pour m’allonger, j’avais du mal à lever les bras pour manger, je me lavais assise. Tout mon corps réagissait au ralenti. La moindre action me prenait cinq fois plus de temps et d’énergie. J’avais besoin de médicaments toutes les deux heures pour cantonner la douleur à un pays lointain, et je ne pouvais dormir sans eux : ils endiguaient la douleur, la remplissant par du sommeil. 

Mon corps n’était plus reconnaissable, seule une indication sur mon identité de la part des soignants permettait à l’une de mes amies de me voir. J’étais bouffie, sans force, perdue dans un lit trop grand pour moi. Je refusais de céder au désespoir : j’étais en vie. Je ne voulais inquiéter ni les autres ni moi-même, alors je disais beaucoup de bêtises, je blaguais avec les soignants, les médecins, la famille. Ça irait. Promis, demain ça ira mieux. J’étais vivante, c’est tout ce qui comptait. Ce mot, qui m’accompagnait dans la photo depuis 3 ans, prenait un sens tout autre. C’était mon mantra.

Dans le même temps j’ai eu des contacts avec le conducteur. Il ne semblait pas dans la réalité. Me souhaitait une « bonne soirée » sur un message vocal quelque jours après l’accident. Lors du constat, il dira que cet « accident est bien dommageable. » Aucune excuse. J’ai eu l’impression d’être arrachée à mon corps. Il ne valait que ça. Du matériel, de la casse sur son pare-brise. Rien d’autre. J’avais encore plus l’impression de n’être qu’une babiole cassée qu’on répare sans ménagement avec de la glue, en laissant des morceaux au sol.

Les mois qui ont suivi ont été longs et courts. Mon corps demandait du repos alors que mon esprit demandait à  reprendre. Je dormais, je mangeais. Chaque effort de concentration ou de marche était une douleur à l’état pur. J’ai mis un moment à arrêter de minimiser mes maux. Je m’étais faite renversée et ça n’avait rien d’anodin. Plus tard, on m’apprendra qu’avec 10 km/h de plus je serais probablement morte. Je digère toujours l’info.

Je me sens handicapée. Oui, mon corps est déficient. Impossible pour moi de le verbaliser à ce moment-là. Tant que je ne le dis pas, ça n’est pas tout à fait vrai. Je ne dis plus que j’ai mal, que je ne peux pas, qu’on me demande de faire trop. Je voudrais y arriver, reprendre ma vie. Ne plus vivre en huis-clos, ne plus faire de séances 4 à 5 fois par semaine pour soulager ce corps, cet esprit disloqué. On me conseille d’être bienveillante avec lui. Je ne comprends pas sur le coup. Je le comprendrai plus tard : ça veut dire suivre son rythme, pas le mien. Ne pas lui en vouloir de ne pas y arriver. Moi qui était toujours énergique, bien portante et indépendante, je devais accepter ma nouvelle condition. Demander des sièges pour m’assoir, demander qu’on me libère une place dans le bus, demander à m’emmener aux rdv, demander de baisser le volume sonore, demander à ce que l’on m’écoute, demander aux gens de partir pour dormir, demander de l’aide pour me laver ou me distraire, demander du temps pour m’habiller, demander des soins, des examens, des prolongation d’arrêt de travail. Demander, demander, demander.

J’avais appris à être forte. A ne pas montrer mes émotions, ces aveux de faiblesses. Il fallait être forte pour avancer. J’avais tort. Je devais apprendre à être faible. Si je ne l’acceptais pas, j’allais me consumer, comme un message de James Bond.  Alors je l’ai dit. Je n’y arrive plus. Je suis désolée, pour tout, mais je ne peux pas. Je ne vais pas mieux. Résilience.

A partir de ce moment j’ai pu commencer à me soigner. Je me laisse le temps. Je suis enfin bienveillante. On a réussi à identifier mes douleurs latentes. Les soins feront leur travail. Avec du temps. Beaucoup de temps.

Aujourd’hui je vais mieux. Je ne vais pas encore bien. Pourtant ça ira. Ça prendra le temps qu’il faudra. Je ne suis toujours pas guérie 3 mois plus tard. Je commence à me réapproprier mon corps, ce truc tout mou et encombrant qui me permet de vivre tout un tas d’expériences. Mes ami.e.s sont là. Ma famille aussi. Je suis entourée d’amour. J’ai beaucoup de gens bienveillants autour de moi. Je recommence ma vie doucement, comme je peux. Je pensais que ce serait nettement plus facile. Ça n’est pas le cas. Je ne sais pas si je garderai des séquelles. Je ne peux rien y faire, à part prendre soin de moi. J’entends la voix de ma soeur : « Baby step by baby step ». Je sais, qu’elle a raison. Rien ne sert de forcer.

Ça ira mieux, et je vais vivre pleinement. 

S’il y a un fait que j’ai compris, c’est que je ne veux plus mettre mes envies et mes rêves à demain.

Après tout, je suis vivante. C’est à ça que ça sert non ?